Gavrinis par Philippe Guesdon

Visite au Cairn


La pierre était haute, debout, dure, droite enfin, comme ceux qui, un jour, l’ont taillée et dressée à leur image. Enfouie par eux sous la terre comme en une châsse, mais touchant presque au ciel, avec la mer si proche, qui l’oignait de ses embruns et du cri des mouettes, elle semblait là depuis la nuit des temps, inerte, pesante de toute sa matière brute, étrangement vivante pourtant, proche, loquace même, ou voulant l’être, comme ces daguerréotypes jaunis qu’on retrouve parfois en rangeant la maison d’un mort, dont on ne se rappelle plus clairement les personnes qu’ils représentent, mais dont on sent pourtant obscurément qu’elles vous touchent au plus près.
C’est ainsi qu’en ce soir de fin d’été, au fond de ce sépulcre néolithique où l’on n’accède que la tête courbée, parmi ses sœurs, elle imposait à quelques visiteurs timides sa présence, ici et maintenant, partout et toujours, à la fois universelle et familière, comme un sévère cercle des aïeux, un très ancien conseil des lares, qui froidement sonderaient à chaque passage les âmes et les désirs, mais leur murmurant en même temps une invitation presque tendre à certain culte oublié, sous la double espèce du temps et du verbe. Or qu’avaient-elles à nous dire, ces quelques dalles rustiques issues du fond des âges, grossièrement gravées de leurs sinusoïdes hésitantes et parallèles, rompues parfois de longs motifs cunéiformes rangés comme des ossements au fond d’une catacombe ? 
S’agissait-il d’une vibration purement abstraite, simple motif géométrique n’ayant d’autre dessein que d’orner cette austère chambre mortuaire, ou bien l’évocation fossile des ondoiements qui trahissent sur le sable mouillé, quand la mer se retire, le secret de l’agonie des vagues ? Quoi d’autre ? Qui peut savoir ? Trouverait-on un jour une pierre de Rosette qui nous en livre le code ? Nous restions muets, immobiles, comme pétrifiés nous-mêmes par l’irruption de l’insondable, quand soudain, « Regarde, s’exclama une fillette à l’œil grave en brandissant sa main devant les yeux de sa mère, on dirait le bout de mes doigts ! ». Sagacité de l’enfance ! Je me pris après elle à suivre dans mon cœur le regard du graveur qui, il y a bien longtemps, un jour peut-être, de ce geste qu’elle venait de réincarner, s’était mis à observer la pulpe de son index avant de saisir un éclat de quartz et d’entreprendre son humble et opiniâtre labeur. N’y avait-il pas là en effet une des innombrables vérités de Gavrinis, entrouverte tel un incunable dont chaque page rongée nous inviterait à déchiffrer en nous-mêmes, comme un détective dans des empreintes digitales ?
Cette fillette si perspicace s’amusait à y lire la trace d’un géant, l’affleurement de quelque dieu d’en bas venu chercher le défunt et qui, par inadvertance ou malice, aurait laissé là le signe de sa présence, le souffle de son passage. En détaillant de plus près son visage charmant, mon œil fut attiré, au-dessus de sa bouche, par ce délicat renflement charnu qui joint la base du nez à notre lèvre supérieure, et que nos grand-mères appelaient la marque de l’ange. Car c’est là paraît-il qu’au moment de le déposer dans son berceau, l’ange gardien pose le doigt sur le nouveau né en lui susurrant : « chut, oublie ici-bas tout ce que tu as vécu là d’où tu viens, et que tu retrouveras bientôt ». Je frissonnai : et si, de la même façon, Gavrinis gardait sur ses pierres levées l’empreinte de l’ange du retour, lequel, levant subrepticement le voile du mystère afin d’accueillir l’élu, lui chuchoterait à nouveau, complice : « c’est moi, tu te souviens ? Surtout ne dis rien aux autres, chacun doit attendre son tour… » ?

Frédéric Jonnet, 25 septembre 2009


Présentation du travail par Philippe Guesdon


Gavrinieres


Bonjour à tous, entrez, il y a de la place pour tout le monde, par ici, merci, attention à ne pas toucher les toiles avec vos sacs à dos. Comme vous l’avez remarqué, nous utilisons des lampes frontales – d’époque – pour recréer les conditions d’exposition souhaitées d’après les schémas retrouvés sur le même site que les toiles. Entrez, entrez. Oui, Madame, de ce côté, il y a de la place, voilà, merci, vous êtes prêts ?
Parfait, alors vous voici devant une série de toiles datant, selon nos recherches les plus précises, de deux mille ans après Jésus-Christ. Oui, c’est impressionnant en effet : l’homme savait déjà – semble-t-il – peindre et maîtriser l’électricité. Je vous écoute…
Bonne question… Les lampes fonctionnent sur piles, grâce à un mécanisme de batteries polluant et extrêmement difficile à reproduire aujourd’hui. Nos équipes de spécialistes en histoire expérimentale ont créé, à cet effet, une petite usine pour tenter d’élaborer des modèles similaires à ceux utilisés alors. Il est, à ce propos, déconseillé de démonter les lampes et de toucher les piles dont le contact peut être toxique. Pour les curieux, un schéma détaillé vous présentera en sortant le système électronique – basique mais fonctionnel – qui produit cet éclairage si particulier. Attention Monsieur – je vous vois déjà vous retourner vers les peintures – attention aux mouvements de tête trop brusques : les modèles retrouvés bien qu’ingénieux sont encore très rustiques et manquent d’adhérence. Maintenez vote tête droite – comme ceci –  et privilégiez les mouvements de bustes ou les rotations totales du corps afin d’éviter les risques d’accidents. Merci de votre vigilance ! Je précise, en passant, qu’un débat d’histoire de l’art antique reste ouvert sur ce point mais que l’importance dans le dispositif d’exposition du mode d’éclairage pousse à penser que celui-ci est un des éléments fondamentaux du rituel. Accessoires ou non, les lampes bénéficiaient d’une attention toute particulière…  Ça va ? Vous me suivez ?
Bien, la datation de ces œuvres dont vous remarquez déjà qu’elles présentent principalement des formes abstraites – la figuration n’apparaissant que bien plus tard dans l’évolution de ce qu’on appelle les Beaux-Arts – la datation donc de cet ensemble de tentures est extrêmement délicate à établir car, si ces peintures ont toutes été scientifiquement datées de deux mille ans après Jésus-Christ, comme je vous le disais en introduction, certaines sculptures un peu plus anciennes – estimées à quelques milliers d’années avant Jésus-Christ – présentant des motifs exactement similaires ont été retrouvés à plusieurs centaines de kilomètres de là où nous nous trouvons. C’est, comme vous le savez sûrement, une des spécificités de Gavrinières qui fait du site, outre sa réalisation picturale d’une rare précision pour cette époque (je vous rappelle que nous sommes encore dans la Basse Antiquité, que l’homme n’a certainement pas conquis les mers ni les cieux, qu’il est encore à l’ère numérique ou « digitale » et qu’il mange crus les plupart de ces repas), c’est donc une des spécificités tout à fait remarquables du site que cette ensemble de réalisations modulant les mêmes motifs à quelques millénaires d’intervalles. C’est l’une des très rares preuves de l’existence de rituels communs à cette « civilisation » mystérieuse. Grâce à Gavrinières, nous savons que, durant sept mille ans au moins, les mêmes signes étaient développés sur des supports différents. Mais que revêtait pour les artistes de l’époque ce passage de la pierre à la toile ? Il est difficile de l’affirmer avec certitude… Peut-être une dimension spirituelle ou politique… Un enjeu social… Oui, je vous écoute Madame?
Tout à fait, je vois que vous connaissez bien le sujet. Il y a effectivement une différence notable entre les sculptures et les toiles : les premières sont anonymes, les secondes signées, ce qui témoignerait, selon les historiens de l’art, d’une exécution individuelle de l’ensemble des œuvres qui vous entoure. C’est d’ailleurs tout à fait remarquable puisqu’on estime à plus d’un quart d’heure le temps de réalisation d’un centimètre carré de peinture, soit, pour les vingt toiles mesurant chacune quatre-vingt dix centimètres sur un mètre quarante cinq, plus de trois mille deux cent cinquante heures de travail… pour un seul homme… D’autre part, nous ne savons pas encore si les mots inscrits en bas des tentures désignent un système de nomination filiale, un code ou un pseudonyme choisi spécifiquement pour l’œuvre. Ce qui semble, en revanche, très probable, c’est que la divinité célébrée dans cette salle obscure soit liée à une certaine conception des variations d’énergie, un lien entre modulations protophysiques et naissance de la vision. 
Oui c’est une autre interprétation possible, l’hymne à la féminité, l’abondance, la fécondité même… mais les recherches les plus récentes ne vont pas dans ce sens. Pour tout vous dire, il y a en histoire comme ailleurs des modes, et aujourd’hui la mode est au lien entre modulations protophysiques et naissance de la vision. Le code des couleurs irait, par ailleurs, tout à fait dans ce sens avec le fond clair, tendu et mouvementé décochant, à certains endroits, des bribes d’explosions orangés sur lequel s’inscrivent les signes sombres cerclés de bleu, couleur du ciel inatteignable et de la mer mortelle, vous voyez ? Très bien, avez-vous des questions à ce sujet ?
La signification des signes eux-mêmes ?… Je vous remercie, c’est une excellente question, cela permettra de conclure avant de vous laisser observer les œuvres en silence puis de vous inviter à visiter la salle de reconstitution des conditions d’élaboration de l’œuvre qui, je vous le rappelle, est déconseillée aux personnes fragiles ou trop sensibles… La signification des signes eux-mêmes reste pour tout dire un mystère. Vous pouvez consulter, si cela vous intéresse, le livre du Docteur Bachou qui détaille les cent cinquante principales interprétations de ces motifs. Gardons simplement à l’esprit les dix premières reconnues généralement comme les plus rigoureuses d’un point de vue scientifique : l’appel au loin ; la trace et le sentiment ; la dame ; il y a ; le carré magique ; pas deux pareils ; prière de feu, de son et de mots ; les convictions ; elle ouvre les yeux ; entre nous deux, le point. Des questions ? C’est clair pour tout le monde ? Parfait… Voilà, je vous laisse donc quelques minutes seuls avec les toiles puis nous nous retrouvons dehors pour poursuivre la visite. N’oubliez pas de bouger lentement la tête et de privilégier les mouvements du corps sur ceux de la nuque. Je vous remercie et à tout à l’heure.

     
                                                                                                                  Maël Guesdon, 2010


Digitale éplorée
Orlando est son mécène
Qui ont hélas épuisé, la totalité des lettres
C'est une pensée libre
C'était l'époque de la formation
Alors monsieur pourquoi ?
Etc comme personnage
C'était gaillard mon jeune homme
Du noir et son contraire
La plaie était si belle
Ose le spectre de la Lumière
Et si demain savait
On n'a plus besoin de musique
Griffonne la nuit
Les quenottes tombent
Les décharges violettes
Prend la peau par derrière
La retourne en écharpe
Donne à sa main de quoi nourrir
Le soleil boursoufflé n’a plus d’aiguilles
Dans la longueur, la nuit s’enroule
Il prend le récipient et le coule
Ecrase encore sa cigarette
Sont tombées par contact
Se retrouvent de l’autre côté du motif
Il s’agirait de la mer
Et de son sac et ressac 
Ont réapparu à la surface
Forment d’autres tunnels sous la glace
Forme bleuâtre, on lui ouvre les portes
Il se tient debout sur ses pattes
Il écoute, les mains cachées derrière
Elles sont toutes noires d’encre violette
Les pas s’enfoncent dans le couloir
La torsade se délite
Elle s’est desserrée toute seule
Le refrain scandé se rappelle
L’autre filet de lumière
                                                                                                         Marie de Quatrebarbes, 2010

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